Dégager les espèces emblématiques de la préhistoire locale n’a rien d’une sélection arbitraire. Ours, bouquetins et rennes sont omniprésents dans les grandes grottes ornées de la chaîne, mais leur importance varie d’un site à l’autre. Ce sont des figures à la fois biologiques et culturelles, qui racontent le climat, la mobilité, la chasse, mais aussi les représentations spirituelles.
Dans les Hautes-Pyrénées, comme en Ariège voisine, la figure de l’ours précède l’homme bien avant l’occupation des grottes par nos ancêtres. On sait, grâce aux fouilles, que ces animaux utilisaient les cavernes — Gargas, Labastide ou Niaux — comme tanières pour l’hibernation. De nombreux vestiges osseux attestent de morts naturelles ou de combats. Ainsi, on repère dans certains boyaux les “nids” creusés par l’ours, véritables empreintes profondes dans les argiles, encore visibles (voir notamment les travaux de Jean Clottes, “L’ours des cavernes en Ariège et Pyrénées centrales”, CNRS Éditions).
Mais l’ours n’est pas qu’une donnée paléontologique. Il apparaît dans l’art pariétal : têtes stylisées, empreintes tracées au doigt ou parfois gravures. Toutefois, les sources divergent : la présence artistique de l’ours reste plus discrète dans les Pyrénées qu’à Chauvet en Ardèche, mais son évocation est souvent associée à la profondeur, la part “mythique” de la grotte. On suppose (faute de certitude) un rôle rituel, peut-être lié à la force de l’animal et à sa capacité à disparaître chaque hiver pour renaître au printemps. Cette interprétation est discutée (voir Marie-Hélène Moncel, “Les animaux préhistoriques et leur symbolique”, 2017).
Le bouquetin, “capra ibex”, est un spécialiste des abrupts, familier des corniches, qui se laisse surprendre encore aujourd’hui dans certains massifs pyrénéens (même si sa réintroduction est récente). Dans les grottes du 65, sa représentation est frappante : silhouettes cornues, en équilibre sur les parois, parfois gravées d’un trait sûr ou peintes de teintes sombres. À Niaux, Bédeilhac ou Labastide, il figure dans près d’un tiers des animaux identifiés.
Le bouquetin est un marqueur écologique. Sa présence signale un environnement de type steppique, froid, parfois ponctué de névés persistants jusque dans les vallées basses à l’époque glaciaire. Le détail de sa gestuelle sur les parois laisse penser que l’homme du Magdalénien le connaissait bien, tant comme gibier que comme modèle d’agilité.
La Vallée d’Aure ou le piémont d’Arreau, aujourd’hui assagis, étaient autrefois des territoires adaptés à la transhumance… des animaux eux-mêmes, bien avant celle des hommes. On note aussi l’apparition du mot “isard” (issu du gascon) pour désigner la chèvre sauvage locale, autre habitant des hauteurs mais d’apparition plus tardive en art pariétal.
Le renne (Rangifer tarandus), mieux connu aujourd’hui sous les latitudes nordiques, était abondant jusque dans le Midi pyrénéen pendant le Dernier Maximum Glaciaire. Les records de densité osseuse, à Gargas ou Montespan, en font le “bœuf” du Paléolithique supérieur local.
Dans la grotte de Gargas, on a relevé plus de 60 représentations de rennes — profilés puissants, grands bois, parfois accompagnés de traits qui évoquent le mouvement ou la migration. L’étude des pièces de débitage (déchets d’atelier), des outils en bois de renne ou de restes alimentaires le confirme : le renne structurait l’économie de subsistance et les déplacements des groupes humains entre le piémont et les vallées plus hautes.
Quel lien établir entre les fresques animales et les paysages pyrénéens ? La question revient souvent : peignait-on les animaux parce qu’ils étaient nombreux, ou pour des raisons symboliques ? En pratique, l’examen du terrain montre un va-et-vient constant entre observation directe et interprétation culturelle — on compose avec ce que l’on voit, mais on y ajoute du sens.
On oublie parfois que les cavernes elles-mêmes sont des “lieux de passage” pour la faune, bien avant l’arrivée de l’homme. Les nids d’ours, les ossements épars, les griffures sur certains parois (encore perceptibles à Bédeilhac) montrent une fréquentation partagée. Quand l’homme recouvre ces traces animales de signes, de figures ou de mains négatives, il superpose au territoire naturel un récit, une mémoire.
À Gargas, le foisonnement de mains négatives (souvent incomplètes), encore énigmatique, voisine avec des frises animalières ; aux Eglises ou à Labastide, l’accès même des salles profondes nécessitait de suivre des cheminements tortueux — souvent les mêmes que ceux des grands mammifères. On retrouve ici le principe de cohabitation et de “lecture par strates” qui irrigue tout le paysage pyrénéen. Un sentier sous la hêtraie, un col lapiazé, un “trou d’ours” ne sont pas des lieux vides, mais des couches habitées et réappropriées.
L’analyse des sédiments et des pollens révèle combien le climat a modelé la faune des Pyrénées. Il y a 18 000 ans, la vallée d’Argelès ou de Saint-Savin ressemblait à une steppe froide, peuplée de rennes, de mammouths, de chevaux sauvages et de carnivores de taille. L’ours y trouve abri, le bouquetin suinte les reliefs, et le renne suit les corridors glaciaires.
À mesure que le climat se réchauffe, le renne se fait rare (on estime sa disparition locale il y a 10 000 ans), et le bouquetin cède peu à peu la place au cerf ou au sanglier. Certains vallons gardent pourtant la trace concrète de cette faune disparue : noms de lieux, affleurements calcaires sculptés en “trous d’ours” (grotte de Tignous à Sarrancolin), légendes sur le “bouquetin blanc” ou la “bête du cirque”.
Pourquoi cette faune ancienne nous intéresse-t-elle encore ? Parce que, au-delà de la science, elle donne des repères pour lire le territoire actuel. L’orientation des grottes ornées ou des abris sous roche correspond souvent à d’anciens axes de migration animale ou de sortie d’estive. Des suppositions mesurées, mais recoupées par l’analyse du terrain.
Pour les habitants, guides ou passionnés, ces traces aident à raconter la vallée autrement. Insister sur le fait que les grottes n’étaient pas vides ; qu’avant les autels, elles accueillaient d’autres “seigneurs”, donne de la profondeur à la visite. De la même façon, comprendre que certains paysages ouverts résultent d’une déprise forestière amorcée bien avant la période agricole invite à nuancer le discours sur la “nature originelle”.
Un atelier pédagogique conçu dans ce sens — croquis sur site, liste des animaux représentés, repérage des “fossiles” dans la pierre, lecture de toponymes — permet d’inscrire le passé dans un cheminement, de relier chaque découverte à un usage, une parole, une empreinte concrète. C’est aussi un outil de respect : se rappeler que la montagne fut d’abord territoire animal, puis espace partagé.
Approcher la faune préhistorique, c’est sortir d’une vision figée du patrimoine, fragmentée entre “beaux sites” et “zone naturelle”. Dans le 65, chaque grotte, chaque balcon pastoral porte les marques d’une longue cohabitation ; les silhouettes gravées, les os enfouis, mais aussi les pratiques actuelles l’attestent.
S’arrêter, lever les yeux — ou s’agenouiller devant une empreinte, même fossilisé —, c’est alors prendre part à cette mémoire diffuse et tissée, où le patrimoine se découvre autant dans la roche, les représentations que dans le croisement patient des indices du vivant.
Sur le plan documentaire, on se base notamment sur les études synthétiques de Jean Clottes et Jean-Pierre Daugas, les inventaires du Parc national des Pyrénées (faune, toponymie), ainsi que sur les dossiers signalés dans Préhistoire des Pyrénées centrales (dir. C. Oberlin), sans oublier les visites régulières effectuées sur les sites mentionnés.
Les grottes, les pierres et les sentiers racontent autre chose que la ligne de crête ou la carte touristique : ils invitent, par la médiation de la faune préhistorique, à voir les Hautes-Pyrénées non comme un décor, mais comme un immense palimpseste vivant.