Stations thermales et héritages antiques dans les Hautes-Pyrénées : déchiffrer les racines romaines du thermalisme

7 mai 2026

La question des origines antiques du thermalisme dans les Hautes-Pyrénées invite à repenser la relation millénaire entre les hommes et les eaux chaudes de montagne. On trouve, sur certains sites, des preuves directes d’occupation romaine (vestiges, inscriptions), ailleurs seulement des indices ou des traditions orales. Dans ce contexte, il est essentiel de distinguer :
  • Les stations thermales où l’on a retrouvé des structures ou objets de l’époque romaine (Bagnères-de-Bigorre, Capvern, Barèges…)
  • Celles dont le nom ou la tradition évoque une fréquentation antique sans preuve archéologique formelle
  • Le rôle des routes, des sanctuaires de sources, du thermalisme rural et des échanges transfrontaliers
  • La manière dont ces héritages sont intégrés (ou non) dans la mémoire locale
  • Les grandes dynamiques historiques : du thermalisme sacré antique au thermalisme médical moderne
Une analyse attentive des sources permet de donner un éclairage nuancé sur l’ancrage romain du thermalisme dans le 65 – entre certitudes, suppositions et vides laissés par l’archéologie de montagne.

Les sources antiques : ce qu’on sait (et ce qu’on ignore)

À la recherche des racines antiques du thermalisme, il faut d’abord se confronter à la rareté des textes spécifiques. Le territoire de l'actuel département des Hautes-Pyrénées appartenait alors à l’Aquitaine romaine, dont la montagne ne constituait qu’une frange lointaine et réputée peu exploitée. Aucune grande ville romaine ne se dresse dans le 65 ; la documentation écrite est lacunaire. La plupart des certitudes proviennent de l’archéologie ou des mentions indirectes d’auteurs comme Pline l’Ancien (“Naturalis Historia”), qui ne cite cependant aucun site pyrénéen de façon explicite.

  • Les textes romains restent muets sur les stations spécifiques du 65. Ce sont donc les découvertes matérielles – pièces de monnaie, restes de bâtiments, inscriptions votives – qui servent de points d’appui : sans elles, impossible d’attribuer une station à l’Antiquité.
  • La montagne était connue pour ses eaux, mais sans précision géographique. L’usage médical ou sacré des eaux chaudes était largement répandu dans tout l’Empire.
  • Les itinéraires antiques traversaient le piémont mais n’assaillaient pas les sommets; les voies principales passaient par Beneharnum (Lescar, près de Pau) ou Lugdunum Convenarum (Saint-Bertrand-de-Comminges).

L’absence de certitude ne doit pas faire oublier la force des indices – une constante dans ces questions de patrimoine haut-pyrénéen.

Stations à racines prouvées : Bagnères-de-Bigorre, la référence majeure

Bagnères-de-Bigorre est le seul site du département dont la filiation antique soit incontestable. Le nom même, Bagnères, vient du latin “balnearia” (lieu de bains) – un terme largement repris dans le sud de la France pour désigner des sites thermaux dès l’époque gallo-romaine.

  • Des preuves archéologiques indiscutées :
    • En 1862, lors de la construction d’un hôtel thermal, on met au jour un fragment de mosaïque antique (aujourd’hui disparu), des briques et conduites de plomb (sources Conservatoire du Patrimoine Bagnérais, Fouilles F. Tucoo-Chala).
    • À proximité du centre thermal, découverte d’une inscription en l’honneur des Nymphes, divinités associées aux sources (cf. CIL XIII, 70).
    • Des monnaies romaines (Ier–IIIe siècle) retrouvées sur plusieurs points chauds du territoire communal.
  • Persistance du culte des eaux : Les Romains associaient souvent la source thermale à un sanctuaire (nymphée), fréquenté pour la guérison ou les offrandes, dont la nymphe de Bigorre serait un cas typique.

Bien que nombre de vestiges aient disparu sous l’urbanisation postérieure, et que les fouilles n’aient pas exposé de bâtiment thermal complet, la tradition archéologique et toponymique fait consensus : Bagnères est une station thermale d’origine romaine.

Les cas “probables” : Capvern, Barèges et les autres

D’autres stations affichent des indices sérieux d’ancienneté, sans qu’on puisse affirmer aussi net que pour Bagnères une présence romaine organisée autour des eaux thermales.

Capvern, entre rémanences et lacunes

  • Le site thermal de Capvern occupe l’emplacement d’une source particulièrement sulfatée ; on rapporte localement le nom de “Fontaine des Romains” au pied de la station.
  • Aucune structure romaine complète n’a été retrouvée à ce jour. Toutefois, des fragments de tuiles, de briques, d’amphores (Non publié, prospection locale, Infos Office de Tourisme Capvern) laissent penser à une occupation antique diffuse.
  • La toponymie (“Capvern” du latin caput vernum, la “tête de la source”) et la continuité d’emploi de la source dans les textes médiévaux confortent l’hypothèse d’une tradition ancienne.

On suppose, sans certitude définitive (faute de fouilles extensives), que Capvern a pu fonctionner comme site thermal secondaire à l’époque gallo-romaine.

Barèges et Cauterets : traditions orales, indices matériels

Station Indices de thermalisme antique Limites et précautions
Barèges Découverte (XIXe s.) de monnaies romaines autour de la source, fragments de maçonnerie antique, réputation ancienne de la “Fontaine de César”. Pas d’édifice thermal entier mis au jour ; tradition orale très forte mais source écrite absente avant le XVIIe s.
Cauterets Découvertes ponctuelles lors de travaux : tegulae (tuiles romaines), basse structures, objets gallo-romains divers. Légendes sur une “source des Romains”. La topographie difficile du site a limité les fouilles. Doute sur la fonction : lieu de passage ou vrai lieu thermal ?

Dans ces deux cas, la tentation est grande de raccrocher le passé romain à l’existence de la source thermale. Reste la prudence requise : la montagne conserve mal les témoins bâtis, et le prestige du thermalisme incite parfois à “voir romain” là où n’existe qu’une légende.

Stations sans preuve antique : Saint-Lary, Luz et les autres… mais pourquoi continuer à chercher ?

Saint-Lary-Soulan, Luz-Saint-Sauveur, Pierrefitte (aujourd’hui éteinte), ou même Argelès-Gazost sont recensées dans les grands guides thermaux du XIXe, mais leur inscription dans l’Antiquité ne repose sur aucun vestige direct.

  • Aucune structure romaine ni objets de cette période attribués à ces sites thermaux.
  • Pour Luz, de vagues légendes évoquant la “découverte par des généraux romains”, sans pièce d’archive ni trace matérielle.
  • La reprise systématique d’un passé romain supposé dans la communication touristique témoigne d’un désir de continuité plus que d’une réalité prouvée.

Derrière la recherche d’une “antiquité” du thermalisme local, il y a souvent la volonté de relier la qualité de l’eau à une longue histoire, rassurante et valorisatrice. Mais la réalité archéologique en montagne demeure complexe : beaucoup de vestiges n’ont sans doute jamais été mis au jour.

Pourquoi un ancrage antique ? Le contexte du thermalisme romain en montagne

Rien n’obligeait les Romains à ignorer les Pyrénées, mais l’implantation des véritables bains romains suivait en général :

  • Les axes commerciaux et militaires (via Domitia, routes du sel et du fer)
  • La présence de ressources minières (fer, cuivre, or) et pastorales (zones d’estives exploitées)
  • Des zones déjà peuplées par des aquitains ou ibères ayant eux-mêmes des sanctuaires d’eau

Cela explique pourquoi, dans le piémont (voire les marges de plaine comme à Dax ou Bagnères-de-Luchon – hors 65), les grands complexes thermaux sont mieux attestés et conservés. Dans le cœur haut-pyrénéen, les conditions de conservation (instabilité géologique, inondations, reconstructions sur place) brouillent la trace du bâti antique.

Pourtant, l’eau thermale coule toujours au même endroit ; et l’expérience du terrain montre que le lien avec l’Antiquité s’est parfois maintenu à travers

  • Des rituels de passage (ex-voto, offrandes aux pierres ou sources, usages curatifs non chrétiens repris jusqu’au Moyen Âge)
  • La continuité des usages ruraux (bains de bétail, usage des vasques naturelles)
  • L’inscription toponymique (toponymes en “Bagnères”, “Bains”)

Rituels d’eau : du sacré antique à la tradition pyrénéenne

Un point mérite une attention particulière : les eaux thermales étaient, chez les Romains comme chez les populations précédentes, investies d’une force sacrée. Les sanctuaires de source se reconnaissent parfois, sous la forme d’un bassin circulaire en pierre, d’un amoncellement votif, ou de la découverte d’objets précieux jetés à l’eau (monnaies pour attirer les faveurs de la divinité protectrice).

À Bagnères, comme à Capvern ou Cauterets, ces pratiques s’inscrivent dans une longue continuité. Certains rites persistaient dans la population rurale jusqu’à la christianisation tardive : processions aux sources, guérisons de “fièvres” attribuées à l’esprit de la nappe phréatique, cérémonies ou sacrifices au fil de l’eau (voir les travaux de J.-L. Fulcrand sur l’hydronymie pyrénéenne).

Mémoire et usages contemporains : ce qui demeure

De ce passé romain, il nous reste le nom des lieux, un usage thermal souvent ininterrompu ou rapidement repris après chaque crise, et des traces plus diffuses dans la mémoire locale. Très peu de visiteurs savent que, par exemple, la source du Salut à Bagnères était déjà exploitée en des temps très anciens. Les guides touristiques valorisent l'histoire antique quand les fouilles permettent d’en dire quelque chose — mais restent discrets ou s’appuient sur le légendaire ailleurs.

  • La plupart des stations sont aujourd’hui axées sur un thermalisme médicalisé, mais la tradition du sentier des eaux (chemins reliant les sources, parfois hérités d’itinéraires antiques ou pastoraux) persiste autour de Bagnères, Capvern, Cauterets.
  • Les festivals ou animations autour de l’eau rappellent parfois le passé romain, mais l’authenticité du geste vient surtout de la fréquentation continue des vasques et fontaines, et non des reconstructions “folkloriques”.

Perspectives : explorer, comprendre, relier

Pour ceux qui souhaitent approcher le thermalisme sous son angle patrimonial et antique, il est conseillé :

  • De commencer par Bagnères-de-Bigorre, où plusieurs itinéraires patrimoniaux explicitent cet héritage (plan disponible à l’Office de tourisme, panneaux explicatifs sur les anciens thermes, accès en centre-ville, lieux publics ouverts toute l’année).
  • De s’intéresser aux sentiers qui relient les sources thermales, car beaucoup suivent d’anciens tracés d’usage qui pourraient bien remonter à l’Antiquité.
  • De rester attentif à l’évolution des recherches archéologiques, plusieurs campagnes étant en préparation autour des sources de Capvern et du Pays des Nestes.
  • Enfin, de garder à l’esprit que ce sont les usages, la langue locale, le rapport des habitants aux sources qui entretiennent véritablement la mémoire : la tradition thermale est d’abord une histoire vécue, pas seulement un vestige à visiter.

Pour aller plus loin : Ouvrages et articles : “Les bains et le thermalisme dans le monde romain” (J.-M. Pailler), “Les Pyrénées antiques” (J.-L. Fulcrand), publications du Conservatoire du Patrimoine Bagnérais. Sources locales : Archives départementales des Hautes-Pyrénées, Office de tourisme de Bagnères-de-Bigorre, Observatoire du Thermalisme (Capvern, Cauterets).

Pour aller plus loin