On trouve les plus anciennes traces de la présence humaine dans les Pyrénées entre la période du Paléolithique moyen (environ 100 000 – 35 000 ans avant le présent, dominée par Néandertal) et le Paléolithique supérieur (arrivée d’Homo sapiens, jusqu’à 10 000 ans avant aujourd’hui). Au-delà du mythe des vastes réseaux de grottes ornées (plutôt localisés dans l’ouest du département), la réalité locale est plus discrète : fragments d’outils, os d’animaux chassés, foyers primitifs.
Exemple : à la grotte du Mas d’Azil (Ariège, toute proche du 65) ou dans celles du piémont, de rares outils moustériens (issus de la culture Néandertalienne) ont été retrouvés. La grotte du Labastide (Vallon d'Areng, près de Sarrancolin) conserve des traces de fréquentation humaine datées du Paléolithique supérieur : pointes de silex, fragments de harpons. On note cependant l’extrême rareté des vestiges par rapport aux grands sites du Quercy ou du Périgord.
À retenir : le massif n’a jamais été un « désert préhistorique », mais l’archéologie montagnarde dépend surtout de la conservation des sites et des sols, souvent lessivés ou ensevelis sous les alluvions ou les forêts.
La morphologie du 65, avec ses falaises calcaires, offre des abris naturels : surplombs, porches de grottes, terrasses dominant un ruisseau. Ces lieux ont souvent servi de campements de chasse saisonniers, plutôt que d’habitat fixe. Les indices éventuels : ossements calcinés, restes de foyers, outils épars.
Définition : abri sous roche : cavité peu profonde formée par le retrait de la falaise, offrant un abri contre la pluie et le vent, mais souvent ouverte sur l’extérieur.
Des campagnes de fouilles, par exemple à la grotte de Labastide ou à celle de Tignahuste, montrent une préférence pour les emplacements facilement défendables, dotés d’une vue large (utile pour repérer les troupeaux). Des occupations similaires jalonnent les vallées du Louron, de Bagnères ou d’Argelès.
À partir du Néolithique (6000 à 2000 ans avant notre ère), la révolution agricole bouleverse l’organisation de l’habitat : quelques sites de « castet » (hauteurs fortifiées) apparaissent, souvent identifiés par une motte, un replat aménagé, quelques tessons de céramique. Les premières constructions en dur conservées sont rares, mais on retrouve des foyers de galets et des trous de poteaux qui témoignent de cabanes ou de huttes.
Par endroits, sur les plateaux comme à Saint-Lézer, les villages protohistoriques se devinent encore dans le relief : murets arasés, fossés circulaires (détectés par l’archéologie aérienne), allées bordées de pierres dressées. Leur datation reste parfois incertaine, mais ils révèlent une lente transition vers l’habitat groupé et le début de l’enracinement sur un même terroir.
Les Hautes-Pyrénées ne possèdent pas partout du silex de qualité comme le Quercy voisin ; cependant, on retrouve ce matériau sur de nombreux sites, parfois importé de plus loin. L’outillage comprend principalement :
Le « type pyrénéen », un grattoir robuste sur éclat, est presque une signature locale : il a servi à travailler le cuir des bêtes abattues, mais aussi à façonner des manches ou tailler des bois de renne. L’os et le bois de cervidé complètent l’arsenal, donnant harpons, aiguilles, propulseurs. Les fouilles révèlent une adaptation fine au paysage : là où le silex manque, les outils en quartz ou en schiste sont employés.
Un exemple remarquable : la grotte de Labastide livre aussi des preuves d’art décoratif – quelques fragments d’ocre, des os gravés ou sculptés, suggérant une volonté d’expression symbolique, présente aussi au Mas d’Azil (Ariège).
Jusqu’au Néolithique, la chasse reste centrale. Les animaux préférés : le renne (au Paléolithique supérieur), isard (rupicapra), bouquetin, bœuf sauvage. Le choix des proies fluctue avec le climat : en période plus froide, les espaces ouverts favorisent de grands troupeaux ; lors des réchauffements, la forêt regagne du terrain, la chasse devient plus variée et ciblée.
À partir de 6000 av. J.-C., l’élevage se diffuse lentement. Les fouilles de Saint-Lézer ou de Bagnères montrent l’introduction progressive de moutons, chèvres, porcs – mais la cueillette et la chasse subsistent longtemps. Le menu des habitants s’élargit alors, passant du gibier aux premiers produits laitiers, céréales grossières, légumineuses.
Sur ce relief parfois abrupt, la chasse individuelle cède le pas à des stratégies collectives. Des « entrepôts naturels » (pitons rocheux, clairières, passages de cols) servaient à rabattre le gibier, à le pousser vers une embuscade. Le site d’Aulon (à la limite 65/32), étudié par l’équipe de Pascal Ambert, révèle des amoncellements d’ossements suggérant des boucheries de masse à la belle saison, sur la route des migrations animales.
Définition : chasse collective : technique où un groupe coordonne ses efforts pour rabattre ou encercler des troupeaux entiers, souvent avec des armes de jet.
Les outils de chasse sont d’abord le propulseur (levier qui allonge la portée de la lance), puis, bien plus tard, l’arc. Mais le relief impose aussi l’affût depuis des promontoires, où l’on attend le passage des hardes en migration ou en estive.
Tous les groupes ne vivaient pas à l’année dans les hauts cantons. La montagne était surtout fréquentée lors de la belle saison ou pour les chasses d’opportunité (passages migratoires, raréfaction du gibier en plaine). Les vallons secondaires, riches en points d’eau, servaient de haltes : on y a retrouvé des outils dispersés le long des drailles (chemins de bétail) fossiles.
Certaines grottes en altitude gardent traces de séjours brefs, sans doute liés à la nécessaire mobilité saisonnière – une forme ancienne de la transhumance, bien avant que le terme n’existe.
Impossible d’imaginer une société pyramidale ou hiérarchisée au Paléolithique dans les Pyrénées. Les vestiges pointent vers des groupes de taille réduite (quelques familles élargies), unis pour une campagne de chasse ou un séjour saisonnier. Le partage des tâches et des ressources règle la survie : chasse, fabrication d’outils, collecte de végétaux, entretien des foyers.
L’étude des outils révèle pourtant des circulations à longue distance (échanges de silex, d’objets prestigieux, styles artistiques) : les Pyrénées n’étaient pas un monde coupé du reste du Sud-Ouest, mais bien traversées – parfois sur des dizaines de kilomètres (source : Denis Peyrony, « Le Paléolithique du Sud-Ouest de la France »).
L’art pariétal (peintures ou gravures sur roche) reste rare dans le 65, mais voisin du riche ensemble ariégeois et gersois. Quelques indices suggestifs : ossements déposés avec soin, galets gravés ou peints, positionnement orienté des sépultures. On avance sur ce terrain avec prudence : la lecture symbolique change selon les découvertes, et aucune religion ou « culte » ne peut être affirmé (voir : Jean Clottes, “La préhistoire des Pyrénées françaises”).
Savoir que les vallées et plateaux du 65 sont habités depuis la nuit des temps permet d’enrichir chaque passage, chaque paysage. Rien de spectaculaire dans les vestiges – souvent invisibles, parfois signalés par un panneau ou une pierre gravée. Mais la persistance de ces gestes, dans l’abri rude d’une falaise ou sur une terrasse oubliée, relie le promeneur d’aujourd’hui aux premiers habitants. Cette mémoire discrète traverse roches et forêts, et invite à ralentir, à observer, à mettre en perspective l’usage des lieux.
Pour aller plus loin :
Dans le silence des montagnes, la préhistoire n’est jamais loin : elle façonne, encore et toujours, notre regard sur le territoire.